Et si on pratiquait la tolérance?

Le designer montréalais Markantoine Lynch-Boisvert et son conjoint ont été victimes d’une agression dans la nuit du 25 août, dans un bar de La Malbaie. D’après leur récit des événements, trois individus les ont frappés en raison de leur orientation sexuelle. Trois hommes s’en seraient pris à eux en les frappant et en leur volant des effets personnels. Ils ont subi une commotion et de multiples fractures au visage.

Le 26 août, on voyait la face du chef du parti populaire du Canada, Maxime Bernier, à côté du slogan « Dites NON à l’Immigration de Masse », sur un panneau d’affichage installé à Québec. Qui est donc ce Masse qu’on veut empêcher d’entrer au Canada?

Mardi le 27 août, un homme qui avait annoncé son téléphone à vendre sur Marketplace de Facebook et qui donne rendez-vous à un intéressé se fait trancher la gorge. Heureusement, la transaction a eu lieu dans un endroit public. Le jeune homme a pu demander de l’aide et s’en est tiré avec 13 points de suture.

Mais où donc s’en va mon Québec? Le monde est-il devenu fou? J’en ai assez de cette intolérance, de cette étroitesse d’esprit, de cette haine de la différence et de toute cette violence. J’en ai assez aussi de cette indifférence et de cette négligence envers les plus vulnérables de la société. Quand le monde évoluera t-il?

Depuis que j’ai la SLA, je suis plus sensible que jamais aux autres. Un rien m’occasionne une montée de larmes. Je ne tolère plus ce genre de situation. Comme le chante si bien Corneille dans sa chanson Le Bonheur :

  • Si on est ensemble
  • Sous le même soleil qui plombe
  • Sur cette même Terre qui gronde
  • C’est qu’on se ressemble
  • Assez pour se voir grandir ensemble
  • C’est une évidence
  • Le bonheur ne voit pas nos différences

Assez de la violence gratuite homophobe, la peur de l’immigration, la peur de l’étranger, la peur des musulmans en particulier. Assez des propos haineux envers les gens différents ou venant d’ailleurs. Il est grand temps de s’interroger sur les sources de cette ignorance de l’Autre et sur les moyens de la combattre.

Selon l’Institut de la statistique du Québec, un Montréalais sur cinq est membre d’une minorité visible. Les musulmans représentent 3% de la population canadienne. Pourquoi la peur de l’Autre amène t-elle tous ces préjugés? Pourtant lorsqu’on le rencontre, cet Autre nous ressemble étrangement. Il partage les mêmes insécurités que nous, les mêmes émotions, désire les mêmes réussites pour sa famille. Nous devons cesser de faire des amalgames et de généraliser. La meilleure avenue pour contrer cette peur de l’Autre est d’aller vers lui, de le côtoyer, de lui parler.

Tendre la main vers l’Autre et démontrer de la solidarité, de la compassion, de l’ouverture et de l’entraide. Peu importe la différence, chaque être humain a sa place dans la communauté. Et il faut se rappeler qu’aller vers l’Autre c’est aussi embrasser une culture, c’est créer des partenariats, c’est s’enrichir de traditions, de mœurs, de mets différents des nôtres et c’est seulement dans le partage que cela peut se faire. Il est temps de laisser tomber les barrières créées par la peur de la différence, qui ne fait que briser cet esprit de communauté essentiel à un monde meilleur pour tous.

Je rêve d’une société plus inclusive où tout un chacun trouve une place bien à lui. Les vieillards, les homosexuels, les trans, les bi, les handicapés, les autistes, les itinérants, les gens de toutes races, etc., vivant dans l’harmonie et la paix. Maudit que ce serait bon et beau! Je rêve en couleurs me direz-vous! Laissez-moi rêver et commençons à nous ouvrir à l’Autre et à pratiquer la tolérance.  Finie la suspicion de son prochain! Garder l’espoir d’un peu d’empathie et de solidarité, dans une société de plus en plus rude, me fait du bien. Je m’accroche à des images toutes simples de bienveillance, d’altruisme et de bonté.  J’espère que l’humanité n’a pas été égarée au rayon des objets perdus.

Rappelons-nous qu’à la naissance nous ne choisissons pas la couleur de notre peau ni le pays où nous naissons. Pas plus, que notre condition socio-économique ni notre état physique.  Tous les gens que vous croisez ont leur propre histoire. Chacun possède son lot de pertes, de deuils, d’expériences. Chacun se bat pour une vie meilleure alors soyons indulgents les uns envers les autres.

Chantal Lanthier

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Sans les mains

Les jambes sont relativement faciles à remplacer par de l’équipement et l’utilisation de rampes d’accès.  J’utilise une chaise roulante motorisée, une chaise de douche, un lève-personne, une chaise d’aisance et une camionnette pour handicapés. Une fois douchée, habillée et transférée dans mon fauteuil, j’ai un semblant d’indépendance. Je peux me rendre où je veux en autant que j’ai pensé à pleinement recharger ma batterie. Ceci est relativement facile et c’est ma vie depuis maintenant 6 ans.

Ma vie sans mes bras risque d’être plus compliquée.  Ma dégénérescence est plutôt lente pour un cas de SLA. Je fais partie des 10% qui vivent plus de cinq ans après le diagnostic. Dieu, merci! Maintenant, je sens que mes mains m’abandonnent peu à peu. Je le sais parce que chaque fois que je sollicite mes bras ou mes mains, ils se mettent à trembler. L’effort est tellement grand pour mes muscles que je tremble. Je le sais aussi parce que maintenant j’ai peine à toucher mon front alors qu’avant je pouvais le faire aisément. Imaginez qu’on vous attache de lourdes pesées à vos poignets et qu’on vous demande ensuite de manger un bol de céréales, de porter la cuillère à votre bouche. C’est la sensation que je ressens lorsque j’utilise mes mains.

De simples tâches comme boutonner ma chemise, couper ma viande, brosser mes cheveux, mettre mes boucles d’oreilles sont désormais hors de ma portée. L’autre jour, je regardais attentivement mon petit neveu William qui a presque trois ans.  Il peut facilement et agilement agripper un Cheerio et le porter à sa bouche. Il peut aussi dessiner et tourner les pages d’un livre.  Pour ma part, mes mains s’atrophient et perdent leurs capacités. William et moi parcourons la même route mais dans des directions totalement opposées. Il m’a déjà dépassée et de loin.

Les tâches qui requièrent de la motricité fine sont impossibles. Je ne peux plus ouvrir de bouteilles de shampoing ou de pâte à dents. Manger en public est gênant car je mange comme un enfant espérant que la bouchée trouvera la bouche à la première tentative.

Mettre la main à la pâte, mettre sa main à couper, mettre la main à sa poche, en venir aux mains, comme les deux doigts de la main, avoir le coeur sur la main, prendre son courage à deux mains. Les expressions sur les mains ne manquent pas et témoignent du leur importance dans la vie.

Les mains permettent de:

  • Chatouiller
  • Caresser
  • Prier
  • Protester
  • Signaler un départ ou une arrivée
  • Essuyer les larmes
  • Gratter et croyez-moi ne pas pouvoir le faire est vraiment chiant!

Les mains sont bienveillantes. Elles aident, soignent, guérissent et façonnent. Elles se ferment lorsque nous sommes en colère et s’ouvrent quand nous sommes prêts à recevoir ou que nous souhaitons relaxer.

Je vous écris tout ça car souvent les gestes tout naturels, que l’on prend la plupart du temps pour acquis, ne sont, malheureusement pas à la portée de tous. Sérieusement, quand vous aurez fini de lire ce texte, placez vos mains sur vos cuisses et prétendez qu’elles sont attachées. Ne prenez pas votre téléphone et n’attrapez rien de ce que vous pourriez agripper en temps normal. N’ajustez pas vos vêtements et ne vous grattez pas le nez. Faites ceci pendant une heure. Que remarquez-vous? Difficile, non? Maintenant, poussons l’expérience plus loin si vous le voulez bien. Levez-vous et laissez vos bras pendre le long de votre corps. Maintenant, allez aux toilettes. Vous ne pouvez pas dézipper vos pantalons ni laver vos mains. Vous avez maintenant une idée assez précise de ce que vivent les personnes atteintes de la SLA et il en va ainsi pour nos jambes, nos bras, notre voix et notre respiration.

Je ne souhaite pas attiser la pitié en écrivant ceci mais plutôt vous faire prendre conscience combien les mains sont fondamentales dans tout ce que nous faisons. Portez attention aux nombreuses occasions où nous les utilisons et à quel point elles sont utiles.

Je termine en ajoutant quelques citations que j’aime :

  • « Garde toujours dans ta main, la main de l’enfant que tu as été ». (Miguel de Cervantes)
  • « Toucher avec la pensée, c’est presque toucher avec la main ». (Victor Hugo)
  • « Mieux vaut agir une fois avec les mains que de regarder mille fois avec les yeux ». (Proverbe chinois)
  • « Quand le cœur n’y est pas, les mains ne sont pas habiles ». (Proverbe chinois)

 

Chantal Lanthier

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Journée type dans la vie d’une personne atteinte de la SLA

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Dès mon réveil, j’enlève mon Bi-PAP. C’est une machine qui m’aide à respirer la nuit. Elle agit autant sur l’inhalation que sur l’expiration. EIle envoie de l’air par un masque naso-buccal (posé sur le nez et la bouche). Cela aide mes poumons à garder leur élasticité. Je me réveille plus reposée. Cela m’a pris six mois à m’habituer à cet engin. J’ai l’air de «Darth Vader» quand je le porte. Pour l’aspect sexy……on repassera!

Le fait de retirer mon Bi-PAP déclenche une alarme qui réveille mon amoureux. Son réveil-matin quotidien, c’est moi. Nous dormons encore côte-à-côte quoi que dans des lits différents. Préférant ne pas me laisser seule au rez-de-chaussée, Jocelyn a fait fabriquer un lit escamotable dans ma chambre. Je dors dans un lit d’hôpital fourni par le CLSC. Lorsqu’il est devenu évident et nécessaire que j’utilise un lit adapté à mes besoins, Jocelyn et moi avons ressenti beaucoup de tristesse à l’idée de faire lit à part. Un deuil de plus! Comme nous coller nous manque! Dormir en cuillère, tout nus, nous manque aussi. Vous me direz sûrement que je peux encore me coller. Ben non! C’est pas comme avant. Mon corps est spastique (raide). Je ne peux plus me tourner dans le lit par moi-même. Imaginez-vous que Jocelyn doit placer chacun de mes membres pour que je sois installée confortablement. Côté spontanéité ……..on repassera!

Je dois attendre que Jocelyn vienne m’assister au lit et amène l’urinoir portable. Ensuite qu’il me mette ma jaquette (oui, je dors nue, c’est moins de trouble!) et qu’il me transfère dans le fauteuil auto-souleveur à l’aide du lève-personne. Je réussis encore à me tenir debout durant les transferts ce qui évite d’utiliser la toile. Ensuite, il doit préparer mes médicaments qu’il prend soigneusement le temps de broyer pour me les injecter par le tube qui est relié à mon estomac (gastrostomie). Il me fait un shake protéiné parce que les protéines sont essentielles pour sauvegarder le peu de masse musculaire qu’il me reste.

Tous les matins, en me levant, je suis la même routine. Je lis le journal sur ma tablette. Comme je ne peux plus tourner les pages d’un journal papier, je consulte maintenant les versions électroniques. Si vous saviez à quel point ouvrir et feuilleter un livre imprimé me manque! Sentir cette odeur si particulière et toucher la texture du papier me ramenaient en enfance. C’était réconfortant. Lorsque j’entrais dans une bibliothèque ou une librairie, j’étais toujours excitée et dans l’expectative de grandes découvertes. S’approprier un livre, le lire et même le relire me comblait. L’année passée, j’ai donné mes 600 livres à la bibliothèque du pénitencier pour femmes de Joliette. J’espère qu’ils permettront à celles qui lisent de retrouver la liberté que confère l’imaginaire.

Je me tiens donc informée. Éveillée à ce qui se passe autour de moi, j’éprouve alors la sensation d’être bien vivante et de faire encore partie de la société. Par chance, internet figure parmi les quelques outils qui me permettent de rester connectée aux autres. Je passe plusieurs heures par jour à consulter ma tablette. Je prends des nouvelles des gens et je donne des miennes. Je reçois de nombreux messages de personnes atteintes qui me demandent conseil et qui me racontent leur histoire. Je voyage virtuellement, j’explore le monde de mon salon. Même si mon univers physique rétrécit, le monde «internet» me nourrit intellectuellement et me divertit. C’est stimulant et essentiel, dans ma condition. Vive la technologie! Imaginez avoir la SLA au temps de nos arrières grands-parents. Comme ça devait être ennuyant. Au moins, je suis stimulée intellectuellement avec l’internet.
Puis, une fois que j’ai fini mon journal et que Jocelyn a fini de déjeuner, c’est l’heure de la douche. Il doit d’abord me transférer dans mon fauteuil roulant pour ensuite me retransférer sur la chaise de douche. Ça signifie, à chaque fois, de placer mes mains sur les poignées et mes pieds sur la plate-forme. Ensuite, il me lave les cheveux et le corps. Il s’attarde trop souvent à mon goût dans certaines zones……mais blague à part, ce moment revêt un caractère intime pendant lequel on se fait les yeux doux. Il me tend la brosse à dents électrique et je fais de mon mieux. Il doit souvent compléter le brossage. Le temps de bien m’essuyer et de m’habiller, il est déjà midi. Mon amoureux est devenu coiffeur et excelle dans l’art de me faire des couettes. Je dois compter sur lui pour me mettre mon déodorant et parfum de même que mes bijoux.

La plupart du temps, nous essayons de prendre les rendez-vous et activités en après-midi car les matinées sont plutôt chargées. Lorsque nous n’avons pas d’activités, je passe mon temps à l’extérieur si la température le permet. Mes après-midi sont consacrés à lire, écouter des livres audio, rédiger des chroniques, planifier des voyages ou activités, méditer, regarder les oiseaux qui viennent se nourrir aux mangeoires que mon amoureux a installées, écouter de la musique. L’heure du souper arrivée, Jocelyn prépare le tout en prenant le temps de passer la nourriture au mélangeur car je ne mange plus qu’en purée. Nos soirées se passent surtout devant la télévision lorsque nous n’avons pas de sorties ou de soupers avec les amis.

La nuit venue, Jocelyn doit me mettre au lit. Il me brosse les dents, nettoie ma gastrostomie, donne mes médicaments, me fait faire pipi, me met mon Bi-PAP, place mes jambes en crapaud et finalement me borde en prenant soin de m’embrasser et de me dire qu’il m’aime.

On peut facilement deviner à cette lecture que sans lui je serais pas à la maison. Il fait tellement pour moi sans jamais se plaindre et sans jamais me faire sentir comme si j’étais un fardeau. Il me pèse de toujours demander mais je n’ai pas le choix. Il m’a donc fallu apprendre. Vous devriez me voir lorsque j’ai un maringouin qui me tourne autour! Je pousse de petits cris stridents en attendant que mon héros vienne à mon secours. Eh oui, je suis vulnérable à ce point! Il est là pour moi. Constamment là pour moi. Il est évident que sans lui, ma vie serait toute autre à un point tel que je me demande régulièrement si elle voudrait la peine d’être vécue. Il partage mes folies et mes projets. Avec lui, à mes côtés, l’avenir m’apparaît beau. On s’est dit oui en 1993. On s’est dit oui, pour le meilleur et pour le pire, et mon Jocelyn a tenu sa promesse.

Chantal Lanthier

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Heureux hasard

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Il m’arrive de participer à des concours d’écriture de nouvelles. J’aime le défi que cela représente. Je n’ai jamais gagné jusqu’ici mais je ne désespère pas. Vous savez comme j’aime écrire! Je partage donc avec vous une nouvelle qui j’ai écrite l’an passé. J’espère que vous l’aimerez. Bonne lecture!

 

Heureux hasard

Quand je vais à Québec, je ne peux m’empêcher de m’arrêter à la librairie Une Page à la fois. Cet endroit m’attire comme le sucre attire les abeilles. À chaque visite, je suis fébrile à l’idée de rencontrer Madame Théorêt que j’appelle affectueusement « Madame Bonheur ». Elle est si attentive aux besoins de ses clients. Comment ne pas aimer sa chevelure argentée et ses yeux pétillants quand elle nous parle de ses nouveautés? Un petit mot bienveillant attend chaque client qui franchit le seuil de sa porte. Cette librairie existe depuis des décennies et la propriétaire se plaît à dire qu’elle est tombée en amour avec l’emplacement dès qu’elle l’a vu. Située sur la rue de la Couronne en plein cœur de la basse-ville, elle fait partie intégrante du rythme de la vie qui s’écoule dans ce quartier. Madame Bonheur nous transmet sa passion pour la lecture. On sent bien que pour elle c’est toute sa vie qui tient dans cet endroit.

C’est durant une de mes visites de la basse-ville que j’ai découvert ce lieu enchanté. De l’extérieur, la vitrine était quelconque et n’affichait rien de particulier. En m’approchant, j’ai toutefois été attirée par une paire de lunettes et un vieux manuscrit qui trônaient parmi les livres exposés. Intriguée, je suis entrée. Une vieille dame était à la caisse. Elle m’a regardée avec un sourire invitant les confidences. Je lui ai demandé à qui appartenaient les objets en vitrine et quelle était leur histoire. C’est alors qu’elle me raconta comment son grand-père avait parcouru le monde et avait tenté d’écrire ses mémoires. N’ayant jamais fait l’objet d’une publication, elle lui rendait ainsi hommage en exposant ses items. Son grand-père me dira-t-elle, a peuplé son enfance de récits d’aventures fantastiques. Ce n’est d’ailleurs que dans les livres qu’elle a pu retrouver ce sentiment d’engouement que lui procuraient les péripéties de son aïeul.

Après notre conversation, Madame Théorêt m’invite à visiter sa librairie. Dès que mes yeux explorent l’endroit, je suis tentée de me mettre à courir comme un enfant dans un magasin de bonbons. Au lieu de cela, je règle la vitesse de mon fauteuil roulant en mode « tortue » de façon à savourer pleinement les odeurs que me transmettent les livres nouvellement imprimés. Et me voilà partie à l’aventure, découvrant les rayons et me demandant quel livre j’achèterai aujourd’hui. Me laisserai-je tenter par une page couverture aux multiples couleurs ou peut-être par les recommandations que me fera ma libraire nouvellement rencontrée?

Ce qu’il y a de merveilleux dans cette libraire c’est avant tout, ses allées dégagées qui me permettent de circuler aisément en fauteuil roulant. Je n’ai pas à m’inquiéter d’accrocher des choses ou d’écraser les pieds des autres clients. Je peux y flâner à mon aise. Elle n’est pas semblable à ces librairies des grandes chaînes où l’on cherche les commis et où tout est si impersonnel. Que non ! Cette librairie est unique! Elle a du caractère. Madame Bonheur a même pensé à aménager des tables amovibles permettant à une personne en fauteuil roulant de s’installer confortablement pour feuilleter les livres. Elle s’est donné à fond pour rendre l’endroit coquet et singulier. On s’y sent chez soi avec ses belles bergères et ses cousins aux couleurs de la mer. Rares sont les havres de paix pour les personnes à mobilité réduite. Je pourrais facilement y passer la journée tant l’endroit me plaît.

Pour une personne ayant des limitations physiques, les livres sont des oasis de bonheur. L’évasion parfaite pour me libérer de mon corps devenu si lourd. C’est à partir de cet endroit exclusif que j’accède au plus beau des voyages et que mon imaginaire laisse place à un monde sans contraintes et limites. Mon quotidien n’est pas toujours facile et c’est lorsque mon moral est au plus bas que je me « paye » une petite virée à Québec.

Une Page à la fois m’ensorcelle et m’entraîne dans sa belle folie de vivre pleinement l’instant présent. Éloge à la lenteur et à la culture, l’instant où tout s’arrête et où j’oublie ma condition.

Lors de ma dernière visite, la propriétaire me confie que son fameux grand-père avant son décès, était atteint de la sclérose latérale amyotrophique (SLA). Dans les dernières années de sa vie, il avait besoin d’une assistance continuelle et ne se déplaçait qu’en fauteuil roulant. Il était complètement paralysé mais son cerveau fonctionnait parfaitement, fourmillant d’idées et en ébullition jusqu’à la fin de sa vie. «Une cruelle maladie a emporté ce grand-père que j’aimais tant», me dit-elle. C’est alors que je comprends, que tout se met en place. Je saisis maintenant ce qui me lie à ce lieu et sa propriétaire et pourquoi je suis habitée de ce sentiment de réconfort lors de mes passages. Je suis abasourdie par cette confidence. Une vague d’émotions me happe et les larmes inondent mes yeux. Aussitôt que ma voix me le permet, je la regarde intensément et je lui murmure avec difficulté : «Moi aussi, j’ai la SLA».

Chantal Lanthier

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Remonter le temps

Si nous possédions la capacité de retourner en arrière, dans le passé, y a-t-il quelque chose que vous aimeriez changer? Un geste inadéquat, une parole échappée trop tôt, une décision prise sous le coup de l’émotion. Avez-vous l’impression que votre vie aurait pu être différente si vous pouviez revenir sur les choix que vous avez pris jadis? Est-ce qu’il suffit de changer une toute petite chose, même la plus insignifiante à nos yeux pour que tout se transforme ? Et si nous avions croisé d’autres personnes sur notre route ? Des questions comme ça j’en aurais des tas…

J’ai dernièrement regardé un film dont le titre est «À travers le temps» qui relatait la vie d’un jeune homme qui avait la capacité de corriger les situations du passé pendant lesquelles il s’était mis dans l’embarras. Il s’en servait pour attirer la femme de ses rêves, pour ses relations avec ses patrons et même pour mieux performer au lit et s’assurer de satisfaire sa partenaire. À force d’essais et d’erreurs à recommencer les situations de sa vie qu’il voulait parfaites, il en vient à écouter davantage les autres, à être à l’écoute de leurs besoins, à prendre conscience des facteurs qui influencent ses comportements et à réaliser que, dans la vie, il n’y a pas d’échecs; seulement des expériences. Après chaque «correction», il prend confiance en lui et en ses capacités de mener à bien chaque situation. Posséder ce privilège n’est toutefois pas évident. Il réalise, assez tôt, que ses choix ont une incidence sur son avenir. L’impact qu’impose chacune de ses décisions se fait également sentir chez son entourage. Il prend finalement conscience que rien n’est mieux que de vivre l’instant présent.

La série Plan B, produite par Louis Morissette, exploite aussi ce concept. Un homme a la possibilité de revenir en arrière pour corriger certains aspects du passé, mais est vite rattrapé par son karma. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec ma propre vie. Je me suis parfois demandé comment se serait passé ma vieillesse sans la SLA…. mais je n’ai jamais poussé ma réflexion plus loin. Je savais pertinamment que les « si » ne me mèneraient à rien. Il est normal de jongler avec les « si » quand on vit un événement bouleversant, mais à un certain moment, il faut prendre conscience que les hypothèses ne garantissent aucunement que les choses auraient été meilleures si elles avaient été différentes.

Si je possèdais le don de remonter le temps, je l’utiliserais pour revivre des moments de bonheur partagés avec ceux que j’aime. Revivre les joies de mon enfance ou encore le moment où j’ai pu prendre dans mes bras, pour la première fois, ma fille Maya. Tous ces moments pendant lesquels on souhaite que le temps s’arrête. J’aimerais aussi passer du temps avec ma maman qui est décédée abruptement en 2004. Et aussi profiter de la pleine liberté de mon corps, prendre de belles marches et pousser la ritournelle, jaser jusqu’aux petites heures du matin avec mes chums de filles et faire l’amour sans contraintes physiques à mon Jocelyn. Remonter dans le temps consiste finalement à une recherche profonde du sens de notre existence. J’en profiterais aussi pour faire quelques corrections qui ont marqué l’histoire en ne permettant pas à Adolph Hitler de naître et en abolissant les génocides et les guerres.

Avec le recul et un minimum de réflexion, je me dis que finalement les choses sont merveilleuses telles qu’elles sont. Ces choix que j’ai fait, les erreurs que j’ai pu commettre, les choses qui me sont arrivées, font de moi ce que je suis aujourd’hui. Je me dis souvent que les choses arrivent pour une raison, une raison qui ne dépend pas forcément de notre volonté. Si quelque chose arrive, c’est que ça devait arriver. Si je n’ai pas obtenu une chose, c’est que je ne devais pas l’avoir, ou que ce n’était pas le bon moment et que je l’aurais peut être plus tard. Rien n’arrive par hasard.

Et là, quand je regarde ma vie, je me dis que tout est à sa place. Évidemment, j’aurais aimé ne pas avoir la SLA mais aurais-je écris un livre autrement? Aurais-je savouré autant le bonheur que m’apporte le fait d’être encore en vie? Permettez-moi d’en douter. Lorsque je regarde autour de moi et que je vois mon jardin décoré de jolis fleurs, que j’hume les pivoines proches de ma terrasse, que j’entends les oiseaux chanter, que je pense à ma famille et à mes amis, à toute cette liberté qu’il nous est permis de vivre dans ce pays, je me dis que j’ai quand même une belle vie, que je ne changerais rien, rien du tout. J’ai de la chance d’être là où je suis….. même avec la SLA.

Et si la vraie recette du bonheur consistait à accepter la vie de tous les jours et de la vivre un jour à la fois. Voir la vie non pas avec toutes les tensions et préoccupations qui nous empêchent de voir comment le monde est merveilleux mais bien en ressentant sa beauté. Le voir vraiment en savourant chaque instant qui défile, le voir en goûtant à chaque parcelle. Vivre chaque jour comme si c’était le dernier jour complet de notre extraordinaire vie, ordinaire.

Nous voyageons tous dans le temps, ensemble, chaque jour de nos vies. Nous ne pouvons faire que notre mieux pour savourer ce remarquable voyage. Ainsi va la vie!

Chantal Lanthier

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