Apprendre à relativiser

J’ai eu une terrible journée! On le dit souvent. Je me suis fâché avec mon patron, j’ai été pris dans le trafic, j’ai la grippe, la température m’embête, j’ai renversé mon café sur moi, etc. C’est ce qu’on décrit comme terrible alors qu’en réalité, rien de tout cela n’est terrible.

Rien n’équivaut au décès d’un être cher, mort subitement ou l’annonce d’un diagnostic d’une maladie incurable et mortelle. Le sous-sol inondé, l’herbe à puces que nous avons attrapée, se faire arracher une dent ou encore la colère que nous avons piquée en nous laissant un sentiment de rage au coeur nous apparaissent soudainement très futiles. Quand les choses vont vraiment mal, on se met à prier un Dieu qu’on ne prie habituellement pas, on le supplie de ramener les choses à la normale. Tous ces moments où nous nous sommes plaints, nous font alors réfléchir. Aurions-nous préféré savoir à l’avance que la tragédie allait frapper? Cela aurait-il pu nous conscientiser davantage aux différents aspects de la vie? Est-ce qu’on aurait réalisé, qu’avant l’annonce de cette triste nouvelle, nous vivions les plus beaux moments de notre vie, sans réels soucis? Aurions-nous su profiter davantage de ces moments d’avant ?

On a récemment souligné le 25ième anniversaire du génocide rwandais de 1994, qui coûta la vie à au moins 800 000 personnes. Avez-vous lu l’article de La Presse + du 7 avril 2019? On y relate la tragédie qu’a vécu Bavon Kirenga, qui avait 8 ans à l’époque de l’attaque.

« Alors qu’il joue dehors avec des amis, le garçon voit dans le ciel ce qu’il pense être un feu d’artifice, le premier de sa vie. Extatique, il se précipite à l’intérieur de la maison d’un couple d’amis de sa famille pour partager sa joie. La maison dans laquelle se trouvent le garçon et cinq de ses frères et sœurs lorsque la violence éclate est à deux pas de celle de ses parents, mais ces derniers ne peuvent venir les retrouver. La rue est quadrillée par des miliciens assoiffés de sang qui se mettent à tuer à tout va tout en célébrant.

Le père de Bavon et sa femme réussissent après quelques jours, avec l’aide d’un domestique congolais, à rejoindre leurs enfants apeurés. Mais les choses prennent rapidement une tournure dramatique. Des miliciens armés de machettes et de gourdins débarquent dans la maison et réunissent tous les occupants en les insultant copieusement. Les membres de la famille de Bavon et de celle qui les hébergeait sont sommés de s’asseoir en ligne sur le trottoir face à la résidence. Un militaire, qui encadre les miliciens, leur demande de choisir comment ils veulent mourir : tués par sa mitraillette, par une grenade ou à coups de machette ?

Après une discussion surréaliste, les Tutsis terrorisés choisissent la première option, pensant que leur mort sera plus rapide. Et le militaire s’exécute. Bavon est à un bout de la ligne de personnes. Les premiers tués sont à l’autre bout. Le garçon ne comprend pas ce qui se passe. Il regarde avec curiosité les corps qui tombent, dont ceux de ses proches, sans mesurer la gravité des événements. Un mauvais rêve. Ses parents et deux de ses frères et sœurs sont tués sur le coup. Alors que les tirs s’approchent de lui, il prend conscience de la situation et tente une fuite désespérée avant d’être touché. Il reprend brièvement connaissance et voit des miliciens autour de lui. L’un d’eux le pousse nonchalamment du pied pour vérifier qu’il est mort ». Bavon s’en est finalement tiré mais ces événements l’ont marqué à jamais. Ça c’est terrible! Vous serez d’accord avec moi pour reconnaître que nos petits malheurs sont bien banals comparativement à cette tragédie.

Parce que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille, il est parfois normal d’avoir l’impression que tout va mal. Ce n’est, en fait, pas souvent le cas si l’on analyse objectivement les faits. C’est tout simplement notre perception des choses qui nous joue des vilains tours. Des situations ridicules prennent parfois une ampleur totalement démesurée. Prendre du recul, ne pas alimenter nos pensées négatives et respirer par le nez peut s’avérer être de bonnes solutions quand les catastrophes s’accumulent. Notre façon de voir les choses peut véritablement teinter nos émotions. Même si nous voyons tout en noir, cherchons ce qu’il y a de lumineux autour de nous. Nous pouvons aussi appliquer « la règle des 5 ». Ce qui n’aura plus d’importance dans cinq ans, ce que nous aurons oublié dans cinq ans, ce qui n’aura aucune incidence dans notre vie dans cinq ans, n’y passons pas plus de cinq minutes ! Pas plus de cinq minutes à ruminer, à ressasser, à broyer du noir.

Je ne veux surtout pas me faire moralisatrice en rédigeant cette chronique mais je souhaite simplement mettre en perpective des instants de vie plus pénibles que d’autres. Je ne fais pas de psychologie. Je ne donne pas de leçon ni d’impératif. Je ne le sais pas pour vous mais je me dis souvent « À se comparer, on se console ». Tout est une question de perpective et j’ai cette conviction profonde que tout est relatif dans la vie!

Chantal Lanthier

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Habiter le temps

Combien de choses pouvons-nous accomplir en une heure? Faire un changement d’huile, créer le parfait gâteau, être prisonnier de la circulation, etc. Quand on y pense, une heure, ce n’est pas vraiment long: soixante minutes, trois mille six cents secondes. Pourtant, dans la vie des gens atteints d’une maladie incurable, ce temps vaut tout l’or du monde. Parfois, une heure est un cadeau qu’on se fait à soi-même. Pour quelques-uns une heure ne signifie rien alors que pour d’autres, elle symbolise toute la différence du monde. Jean d’Ormesson disait : « Il y a des jours, des mois, des années interminables où il ne se passe presque rien. Il y a des minutes et des secondes qui contiennent tout un monde ».

On mesure le temps à l’aide d’horloges mais saurait-on dire combien de temps dure l’instant? Le temps est-il subjectif ou objectif? Réversible ou pas? S’écoule-t-il ou le traversons-nous? Pourrions-nous le maîtriser? Ou au contraire en sommes-nous les prisonniers?

Il y a, selon moi, deux sortes de temps: le temps objectif, celui des montres et cadrans, et le temps subjectif, celui de la conscience. Le premier ne dépend pas de nous, il est chronométré. Le second, le temps que l’on mesure de l’intérieur de soi, dépend évidemment de nous et ne s’écoule pas uniformément: sa fluidité est variable.

Tout le monde le sait: le temps ne semble pas se dérouler à la même vitesse selon qu’on s’ennuie ou que l’on soit lancé dans une occupation agréable. Une minute passée à attendre un feu rouge peut paraître une éternité, contrairement à une minute passée à converser avec notre meilleure amie. Le temps de l’ennui est interminable, celui de la joie est intense et trop court. Cette impression subjective du temps dépend donc des émotions ressenties par la personne qui l’évalue. Ainsi les secondes peuvent paraître des heures, et inversement.

Avez-vous déjà remarqué que le temps n’est perceptible par aucun de nos sens? Quelque soit l’expression: arrêter le temps, le temps c’est de l’argent, les temps sont durs, il faut laisser le temps au temps, vivre de l’air du temps, chaque chose en son temps, il était temps, tuer le temps, prendre du bon temps, faire deux choses en même temps, etc, éprouvez-vous cette sensation de courir après le temps?

Il est important de parvenir à concilier le temps du sablier et le temps de l’oisiveté, le temps de l’action et le temps du rêve. Nous avons autant à apprendre des rêveries que du planifié. Le rêve est ce qui nous fait innover, inventer et créer. Il est ce qui nous rapproche de notre « nous intérieur » du temps de notre enfance et de notre imaginaire. S’ancrer dans le présent et habiter pleinement le temps est primordial pour notre santé mentale et affective. Le simple fait de se sentir vivant et en santé, ici et maintenant, devrait être une source de joie. Encore faut-il s’arrêter pour l’apprécier.

Prenons le temps pour nous retrouver entre amis, pour partager un bon souper avec les membres de notre famille, pour nous gâter, pour donner une petite heure de bénévolat, pour faire corps avec la nature, pour partager avec les plus vulnérables et pour accueillir le bon. Laissons-nous envahir du meilleur et de l’essentiel. Vivons pleinement chaque instant!

Peut-être que certains d’entre vous me diront : «Une heure, c’est juste une heure». N’oubliez jamais qu’une seconde, une heure, une journée détient le pouvoir de se répéter. «Prenons l’instant présent: à peine l’ai-je évoqué que déjà, il n’est plus. Soit!! Mais qu’est-ce qui l’a remplacé? Un autre instant présent! Si bien que nous ne quittons jamais le présent : c’est toujours aujourd’hui, c’est toujours maintenant. Si nous ne pouvons saisir le présent, ce n’est pas parce qu’il nous fuit : c’est parce qu’il nous contient. Ce n’est pas parce qu’il n’est rien : c’est parce qu’il est tout. Comment la vague pourrait-elle saisir l’océan? » (André Comte-Sponville).

Chantal Lanthier

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La dureté du mental

Marc Messier (de son personnage Bob) demandait à ses coéquipiers dans la chambre des joueurs: «C’est quoi notre force, les boys? Ça serait pas entre nos deux oreilles? Les Américains ont une expression pour ça : «the mental toughness». Cette réplique d’un classique du cinéma québécois n’a pas manqué de nous faire rire dans le film Les boys. N’empêche qu’il y a un peu de vrai là-dedans.

Suite au diagnostic de la SLA, l’incrédulité, la panique, la colère, les sautes d’humeur et la déprime m’ont habitée. Ma nature profonde et mon expérience exigeaient toutefois que je fasse quelque chose pour moi-même. Tous les jours, partout dans le monde, des milliers de personnes reçoivent de mauvaises nouvelles. Elles réagissent comme elles le peuvent. Je peux difficilement blâmer ceux qui s’effondrent. Chacun réagit à sa façon devant l’épreuve. Personnellement, ma réaction a été de lire toute la littérature disponible et de me renseigner sur la maladie. Malgré mes efforts frénétiques, toutes les informations que j’ai pu trouver sur la SLA étaient sans espoir, déprimantes, terrifiantes et frustrantes.

La médecine conventionnelle est excellente pour traiter les problèmes aigus, intenses et traumatiques, mais ne semble pas permettre le traitement des maladies dégénératives. Certains médecins spécialistes, qui se concentrent sur la maladie plutôt que sur l’individu, semblent ignorer l’impact considérable de l’état d’esprit du patient sur l’évolution d’une maladie. Je comprends difficilement cela parce que la science a maintes fois démontré que l’état d’esprit d’une personne avait une influence déterminante sur son état de santé – sinon, rien ne pourrait justifier le test du placebo. Un placebo est une substance inerte, sans activité pharmacologique: par exemple une gélule remplie de sucre. Le placebo agit comme un signal pour donner au corps l’ordre de se guérir. Il est couramment utilisé dans la médecine moderne. Il est indispensable dans un essai clinique, qui vise à vérifier l’efficacité d’un médicament grâce à un traitement en aveugle (le patient ignore ce qu’on lui administre) ou en double-aveugle (le médecin et le patient ne savent pas qui prend quoi). Il semble que la simple action de mimer un acte médical ou thérapeutique favorise la diminution des symptômes voire la guérison. Son efficacité est prouvée, et selon les études, un placebo produit des effets dans 15 à 25 % des cas. Des travaux ont notamment montré que le simple fait d’évoquer à des patients qu’on va les soumettre à un traitement libère des endorphines, des molécules antidouleurs naturelles.

Attention, je ne laisse aucunement sous-entendre ici que l’on peut guérir de la SLA avec la seule pensée de l’esprit. Je crois, par contre, que l’évolution de de la maladie peut être ralentie en gardant une attitude positive. Je crois au pouvoir de l’esprit sur le corps.

Le stress affecte également de manière mesurable l’évolution des maladies. Il s’agit d’un mécanisme de défense biologique de protection qui s’active au moment où de la douleur ou de la peur sont enregistrées. Au fur et à mesure que les humains ont évolué, cela nous a aidés à fuir ou à combattre des prédateurs, mais aujourd’hui, le stress moderne prend de nombreuses formes. La SLA et le stress vont généralement de pair. Sachant à quel point le stress peut être dommageable pour un corps en bonne santé, il est essentiel de le minimiser et de le gérer.

Habituellement, toute personne possède une raison puissante de demeurer en vie. Famille, êtres chers, carrière, rêve non réalisé – peu importe. Une perspective positive et optimiste peut littéralement soutenir la vie. Bien qu’il soit judicieux d’être organisé et préparé au pire de la vie, je pense qu’il est tout aussi important de penser au meilleur. Certaines personnes survivent à la SLA et à d’autres maladies dites terminales, et cette information devrait toujours être dite au moment du diagnostic. Avec la SLA, rien n’est permanent et chaque cas unique. Après tout, à ce jour, il n’existe toujours pas de technique permettant de diagnostiquer avec précision la SLA; il s’agit toujours d’exclure d’autres maladies et d’évaluer ce qui reste.

Il est de plus en plus connu qu’il existe différentes formes de SLA. Je côtoie de plus en plus de personnes ayant une «SLA atypique». D’après ce que j’ai vu, les gens meurent rarement de SLA, mais plutôt d’autres complications médicales et d’infections en lien avec la SLA. Ainsi, bien qu’il n’y ait pas de remède contre la SLA, il existe certainement des moyens de gérer les complications entraînant la mort lorsque les fonctions nerveuses et musculaires sont épuisées. Un autre avantage est que, la dureté du mental peut nous aider à rester en vie en attendant qu’un traitement soit trouvé. J’ai choisi de croire qu’un traitement était à la fois possible et imminent. Mais comment encourager cette attitude positive chez ceux qui ne sont pas naturellement enclins à l’optimisme? Nous ne pouvons pas les forcer mais nous pouvons prêcher par l’exemple.

Dès le diagnostic, nous devrions connaître non seulement le pire qui puisse nous arriver mais également les exceptions à la règle. Il y a des exceptions dans toutes les choses. La SLA elle-même, me fournit une belle leçon de vie: c’est le corps qui tombe malade, pas l’esprit! Notre esprit reste toujours notre seul outil fiable. Quand nous ne pouvons plus utiliser notre corps, nous pouvons toutefois mettre à la tâche notre esprit, nos humeurs, nos émotions et nos attitudes pour prolonger notre vie et ralentir la maladie.

Cela commence par ne pas «posséder» la SLA et ne jamais la faire sienne. Je dis toujours LA maladie, LA SLA et jamais MA maladie. À chaque fois que je panique ou que je deviens obsédée par la maladie, ou que je commençe à douter de ma capacité à demeurer positive, je me reconnecte à l’essentiel (nature, famille et amis). Il est difficile de nier les faits; mon corps me lâche peu à peu mais cela ne m’empêche pas de reconnaître que le jour qui se lève est un mini commencement, une opportunité et qu’il est de ma responsabilité d’en profiter et d’en faire quelque chose d’agréable et beau.

Nous faisons constamment des choix dans la vie. Nous pouvons être heureux ou triste – notre choix. Chaque jour, je me réveille et décide: «Aujourd’hui peut être une bonne ou une mauvaise journée – mon choix. Je peux me sentir désolée pour moi-même ou je peux faire ce que je peux avec ce que j’ai – mon choix».

Toutes les molécules de mon corps s’efforcent de rester en santé. Mon système immunitaire s’efforce de rester en santé. Les médecins s’efforcent de me garder en santé, de même que mon amour, ma famille et mes amis. Je pense que je dispose d’un outil puissant pour m’acquitter, moi aussi, de cette responsabilité. Cet outil est mon esprit et, étant donné les circonstances, je serais idiote de ne pas l’utiliser.

Chantal Lanthier

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Le 10% que je ne vous dis pas

Vous vous en doutez bien, vivre avec un handicap n’est pas une partie de plaisir. Quotidiennement, nous devons affronter bien des épreuves. Tout d’abord, il faut accepter de nous dénuder devant des étrangers ou des amis. Je me rappelle la première fois où Marie, la fille de mon amoureux, a eu à m’essuyer les fesses. Comme j’étais gênée et mal à l’aise! La présence de Marie, dans mon environnement immédiat, m’obligeait à partager pour la première fois mon intimité avec quelqu’un d’autre que Jocelyn. Étant donné ma nature plutôt prude, cette étape a constitué un grand défi pour moi. Bien avant qu’elle ne puisse venir me soutenir sur une base régulière, cette éventualité m’a trotté dans la tête pendant des mois. J’arrivais difficilement à me faire à l’idée de me dénuder devant quelqu’un d’autre dans un tel contexte. Puis, j’ai réalisé que je devais surmonter mes appréhensions et faire les efforts nécessaires. Accepter ce compromis me permet d’offrir du repos à mon amoureux !

Encore aujourd’hui, cette vulnérabilité dans laquelle me place ma paralysie continue de m’indisposer. J’ai le souvenir de la première fois où je n’ai pu me retenir et que je me suis échappée (fais pipi dans mes culottes). J’étais tellement gênée. J’ai éclaté en sanglots et Jocelyn est rapidement venu m’aider. J’ai dû accepter que ma vitesse de déplacement corresponde dorénavant à celle d’une tortue. Fini, le petit lapin rapide ! Un épisode similaire s’est produit avec ma grande amie Julie, au Théâtre Saint-Denis. Me risquant à utiliser les toilettes et en dépit de son aide, j’ai échoué à m’asseoir correctement sur le siège de la toilette. Détrempée comme un petit enfant qui n’aurait pas encore su comment aller au petit coin, j’étais à ce point embarrassée que je n’arrivais pas à parler. Pendant que Julie me lavait et essuyait les dégâts, elle a simplement dit: «Je sais», en me serrant dans ses bras. Nous avons pleuré toutes les deux.

Je ne m’habitue pas à confier mon corps aux mains de quelqu’un d’autre. Chaque fois que mes amies m’invitent à sortir, je dois me faire violence et taire mon anxiété. J’évite de laisser ces émotions dicter ma conduite. Je sais qu’il me faut franchir les barrières du malaise et tenter de trouver le confort du toucher de mon corps par les autres. Je dois apprendre à m’abandonner et à faire confiance, comme le nouveau-né se laisse aller dans les bras de ses parents. Je crois que ma dépendance peut devenir une source de réconfort dans l’abandon total, mais y arriverai-je un jour? Je sais, pour en avoir discuté avec d’autres personnes qui ont la SLA, que cette proximité physique n’est pas un obstacle pour tous et que certaines d’entre elles n’éprouvent aucune gêne dans des situations similaires. Au début de ma maladie, quand Jocelyn devait m’habiller et m’aider à enfiler mon soutien-gorge, à la blague, il me disait: «Je suis vraiment plus habile à l’enlever qu’à le mettre. » Son humour m’attendrit en toute situation. Lui qui essaie d’aligner bonnets et bretelles, et moi qui ne peux parler, tellement je ris. Bienvenue dans le monde des femmes, mon bel amour !

La perte d’autonomie m’oblige à utiliser un bavoir quand je mange! Je vous dis que la première fois où je l’ai utilisé devant mes amis, j’étais très gênée! Maintenant, j’arrive difficilement à lever la main pour permettre à la fourchette d’arriver à ma bouche. Jocelyn a commencé à me faire manger. Autre malaise! Je sais, je vous entends dire : «C’est pas de ta faute, ne sois pas gênée de ça». Mais comme à chaque perte, je dois me faire à l’idée et m’adapter. Bientôt, je serai comme les princesses au Moyen Âge, vous savez celles qu’on lavait, habillait et nourrissait sans qu’elles ne lèvent le petit doigt.

Certains n’ont pas la chance d’avoir une Marie dans leur entourage et doivent plutôt affronter une armée d’étrangers fournis par le CLSC. De parfaits intrus venus pour les assister à prendre leur douche, à brosser leurs dents et à s’habiller. Ils changent au gré du vent selon leur disponibilité. On repassera pour l’intimité! Et vous, que feriez-vous si on vous envoyait une personne du sexe opposé pour vous toiletter? Pour laver vos parties intimes? Seriez-vous à l’aise? Tous ces inconnus qui défilent dans votre logis a de quoi vous étourdir.

Un autre aspect qui me fait «freaker» et sur lequel je n’ai aucun contrôle se sont mes éternuements. Lorsque mon nez me pique et que je sens l’éternuement arriver, je perds tout contrôle et mon nez se vide d’un coup. Imaginez-vous la scène! Et moi, qui ne peux plus me moucher seule! C’est vraiment très malaisant en public! Ce moment où j’attends que quelqu’un vienne me moucher et m’essuyer me paraît une éternité. À chaque fois, j’espère que personne ne m’a vue.

Malgré tous ces inconvénients, je ne m’empêche pas de sortir. Je fais fi de mes craintes et j’affronte le monde au risque de paraître ridicule. La vie est fait de continuels impondérables. Soit tu les acceptes, sois tu te morfonds chez toi et passes ainsi à côté de précieux moments heureux.

Chantal Lanthier

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Parce que parler de la mort n’a jamais tué personne!

Aujourd’hui j’ai décidé de vous parler de la mort; ma mort. Je suis consciente que le sujet ne plaira pas à tout le monde. La charge émotionnelle reliée à la mort varie d’un individu à l’autre. Certains ont peur d’en parler car c’est l’inconnu. D’autres, sont enffrayés de l’envisager car ils pensent que cela va l’attirer. Le moins que l’on puisse dire c’est que la mort rend mal à l’aise plus d’une personne. On célèbre la naissance et on occulte la mort. Elle fait pourtant partie de la vie!

Vous savez qu’on m’avait donné trois ans à vivre. Pas plus de cinq! En janvier, j’ai entamé pourtant ma sixième année avec la SLA. Les statistiques ne représentent que des chiffres et personne ne connaît exactement la journée et l’heure de leur mort à moins de demander l’aide médicale à mourir. Évidemment, toutes les personnes atteintes de la SLA à un stade avancé répondent aux critères pour une telle demande. Personnellement, je compte bien m’en prévaloir le moment venu. Que cela soit clair: je suis prête mais pas pressée. Je ne souhaite nullement mourir précipitamment. J’aime trop la vie, et je souhaite qu’elle soit la plus douce possible pour moi. Mais le jour où je déciderai de larguer les amarres et de prendre le large pour des raisons qui m’appartiendront, à ce moment précis, je sais que je posséderai le passeport pour le grand voyage. Le fait de parler de mes volontés de fin de vie me rassure et je me sens plus en sécurité. Je peux alors lâcher prise et cela apaise ma famille. Je vis un processus d’allégement et je me sens plus légère.

De côtoyer la mort, me fait me sentir plus vivante. Depuis l’annonce de la maladie, je vis de belles années. Comme un état de grâce. Je ne connais plus la peur, les obligations, la culpabilité. Ma qualité de vie est bonne malgré tout. J’apprends à vivre avec ma condition. Je nourris ce qui va encore bien et ça c’est important. Mes forces faiblissent, je le vois bien mais j’accepte mes faiblesses. Le fait que la vie soit fragile, c’est ça qui lui donne sa valeur.

J’aime bien cette citation de Gilbert Cesbron: «La mort ferme les yeux des mourants et ouvre ceux des vivants». La proximité de la mort génère la foi: la foi d’abord en soi-même, puis la foi en l’autre. Cet enseignement que la proximité de la mort me donne, change ma vie parce que j’ai permis à cette situation si particulière de toucher mon âme. Cela conditionne mon rapport à ma propre vie. Je nourris l’être qui se cache derrière mon corps. Les boudhistes disent c’est la proximité de la mort qui fait le plus évoluer l’âme. Jamais je n’aurais pu atteindre ce degré d’intériorité sans l’épreuve de la maladie. J’ai déjà lu, quelque part, que la maladie entraîne l’érosion de l’ego. Tranquillement, comme un oignon que l’on épluche, les pelures se retirent successivement et sans pitié. En cohabitant avec la maladie, on retire de soi tout ce qu’on accumule depuis des années: émotions négatives, ressentiments et conflits internes. Être près de la mort nous force à faire la paix avec nous-mêmes.

Quand le ralentissement du corps s’installe, on comprend qu’il faut profiter de chaque instant. Cette léthargie forcée permet un temps de réflexion que nous n’aurions jamais pris autrement. Les cinq dernières années m’ont permis de me préparer à ma mort. Être face à moi-même et dans un état de vulnérabilité extrême me permet d’accéder aux émotions que je ne soupçonnais même pas. Vulnérabilité égale vérité et authenticité. Cette carapace de peurs et d’invincibilité que nous portons tous est lourde, épaisse, et nous avons avantage à nous en défaire. Tout comme le petit bébé est vulnérable, nous le sommes également au moment de la mort.

Voici comment je perçois mon cheminement de vie. Au début de la vie, il y a le moi. Puis, s’installe les autres, les gens autour de nous. Nous apprenons à partager, à faire plaisir, à être bon et à faire confiance. À la fin de la vie, il y a l’abandon total à l’autre et à la mort. Une fois mort, on survit à travers les autres. À chaque fois que nos proches prononcent notre nom, on revit un peu. C’est un beau processus à mon sens, comme un continuum. J’ai déjà lu que dans la mort, on n’emporte que ce que l’on a donné. C’est tellement vrai. Il nous faut donner pour que les gens se souviennent de nous. Je sème donc des petites graines de moi-même. Certaines prendront racine et fleuriront dans la vie de ceux qui m’entourent. J’espère qu’elles se multiplieront et perdureront.

La mort nous ramène à notre impuissance autant pour celui qui va mourir que pour les proches. Devant un tel constat d’impuissance tout ce qu’il est possible de faire est de parler et de soutenir la personne. Bien des aînés et personnes en perte d’autonomie pourraient témoigner de leurs multiples morts. La mort sociale, l’isolement, l’esseulement, le sentiment d’inutilité, les amitiés expirées, etc…

La fin d’une vie éclipse tout. Quand la mort est paisible, la pièce est empreinte de paix et toute la souffrance endurée est oubliée. Où régnait le mystère, apparaît la connaissance. Où régnait la peur, arrive l’amour. Être entouré devant la mort c’est peut-être le baume le plus efficace pour alléger notre peur de mourir et moi, je sais que je peux compter sur «mes précieux» pour me tenir la main jusqu’à la fin.

Chantal Lanthier

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