Preciosa

Cette semaine ma grande fille Maya fêtera son vingt-quatrième anniversaire. Voici un mot que j’ai écrit pour elle et qu’elle a accepté que je partage avec vous.

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Intense! Au point où mes jambes flageolantes risquent de flancher à tout moment. Un long frisson me parcourt l’échine. Je suis fébrile et je transpire malgré la climatisation. J’ai vingt-neuf ans et nous attendons ce moment depuis maintenant trois ans. Nous sommes à Puebla au Mexique et nous allons rencontrer notre fille pour la première fois. L’air de l’orphelinat est imprégné d’un mélange de couches souillées et d’humidité. De là où nous nous tenons, on peut voir la grande salle contenant toutes les bassinettes. De nombreux enfants y dorment car c’est l’heure de la sieste. D’autres, sont éveillés et s’agrippent aux barreaux de leur petit lit. Mon coeur se serre en les regardant. Petits êtres fragiles qui font déjà face à un grand défi.

La directrice de l’orphelinat nous explique que la nounou Alejandra ira chercher notre petite Preciosa (précieuse) comme on l’appelle ici. Au même moment, j’aperçois une femme qui se penche au-dessus d’une bassinette et s’empare d’un enfant. J’ai des papillons au ventre. Je tremble. Plus elle s’approche de nous, plus je me sens défaillir. J’ai peine à contenir mes larmes et ma joie. Puis vient, le moment où elle me la donne comme une offrande ultime, avec déférence et précaution. Ce premier contact est indescriptible. Je la serre contre moi. Je suis frappée par une décharge de bonheur à l’état pur. Contre vents et marées, elle est maintenant mienne. Rien, absolument rien, ne pourra briser ce lien. Pour sa part, la petite est stoïque ne réalisant pas ce qui lui arrive. Mon mari s’approche et nous enlace. Nous ne formons qu’un tout, forts et unis. Une nouvelle famille est née. La gratitude me submerge en regardant ma fille. Elle a neuf mois. Je l’examine plus attentivement. Comme elle est belle avec ses cheveux noirs hérissés et ses boutons de varicelle! Je ne l’ai pas portée en mon sein, elle n’est pas le sang de mon sang pourtant je ressens pour elle l’amour inconditionnel d’une mère. C’est instantané; comme un coup de foudre. Cet attachement spontané ne répond à aucune logique. Je suis tout simplement envoûtée par cette petite.

La directrice nous avise que Maya ne pourra pas quitter avec nous aujourd’hui à cause de sa varicelle qui l’afflige. Le médecin préfère qu’elle reste à l’orphelinat avant de lui donner son congé. Je gère ma déception en me disant que c’est mieux ainsi. «Vous pouvez toutefois venir la visiter quand il vous plaira» s’empresse d’ajouter la directrice en voyant mon visage déconfit.

Je la tiens contre moi et elle me manque déjà. Elle est immobile dans mes bras. Je me demande à quoi elle peut penser mais surtout ce qu’elle ressent. Sait-elle que sa vie vient de basculer? Nous profitons du moment pour lui remettre son premier jouet. Une petite poupée rose en tissu que sa grand-maman Monique a acheté pour elle avant notre départ. Elle réagit peu à sa présence. Nous posons les questions d’usage aux nounous pour savoir de quel genre d’enfant il s’agit et nous nous enquérons de ses préférences et de ses habitudes. Nous apprenons alors que les enfants de l’orphelinat sont peu stimulés, passant de nombreuses heures au lit. Ils sont nourris à la chaîne et on a peu de temps à leur consacrer, faute de personnel. Puis, vient le moment où nous devons la quitter. C’est la mort dans l’âme et la peur au ventre que nous rentrons à l’hôtel. Je pleure dans le taxi où il fait une chaleur écrasante. Vivre de si grandes émotions en un seul jour est éprouvant. Je n’ai pas d’appétit et je n’ai qu’une seule envie c’est de la revoir.

Pendant les jours qui suivent, nous sommes présents dès l’ouverture de l’orphelinat. Nous assistons à la routine quotidienne du lever, des repas et des soins. Observateurs, nous hésitons à nous interposer dans ce rituel orchestré au quart de tour. Le rythme est rapide et certains enfants pleurent d’être bousculés. Elles ne sont que deux pour s’occuper d’une vingtaine de poupons. Au bout d’un moment, nous demandons s’il est possible de nous occuper de Maya. Avec gentillesse, on nous invite à nous rendre à sa bassinette. Notre petit trésor est éveillé. Elle ne bouge pas et son regard fixe le vide. Je suis surprise de son apathie. Elle se laisse prendre docilement. Elle est déjà habillée d’une petite robe rayée bleu et blanc dont le collet est orné de cerises. Malgré nos sourires, elle reste impassible. Un sentiment bizarre me tenaille. Je tente de faire taire mes inquiétudes. Et si…….

Après l’avoir nourrie, nous nous installons dans l’aire de jeux. De gros matelas traînent au sol. La pièce est jolie et décorée sobrement. Il y a des ballons et quelques jeux disponibles. J’appuie la petite entre mes jambes pendant que mon mari Jocelyn lance la balle qui roule jusqu’à elle. Elle la saisit et la lui relance. Son geste est mécanique et n’est accompagné d’aucun sourire. Elle participe minimalement et semble nous observer. Pendant le jeu, je lui caresse le dos et peux sentir les nombreux boutons de varicelle au travers sa robe. J’explore son corps du coin de l’œil afin de ne pas la brusquer. Je touche sa peau dorée. J’examine ses mains. Je la hume. Ma fille!

Ce n’est qu’au bout de trois jours de visite, à s’apprivoiser et à se découvrir, que nous avons droit à son premier sourire. Pas de rire franc mais un petit sourire tout simple laissant apparaître deux belles fossettes. Nous avons également remarqué qu’elle soutient maintenant notre regard. Son corps est moins crispé et ses mouvements plus fluides. Quand nous voulons la déposer par terre afin qu’elle joue seule, elle s’agrippe à nous avec l’énergie du désespoir. Autant de petits gestes qui nous font penser qu’elle nous a enfin accordé sa confiance. Un peu comme si elle nous disait : je vous ai trouvés, je ne vous laisse plus partir. Nous sommes heureux de constater ce changement qui traduit sa capacité d’attachement.

La directrice nous avise finalement que le médecin a donné son accord pour un départ. Nous pouvons enfin la ramener avec nous à l’hôtel. Je profite de ce moment pour lui demander comment Maya avait reçu son prénom et son nom de famille. Elle m’explique alors qu’une nounou avait choisi son prénom (Maria Fernanda) et que pour tous les enfants nés durant l’année, le nom de famille était le même, soit : Aldame Cazada. Ce nom est le fruit du hasard. On utilise le bottin téléphonique et on cible les deux premiers noms de famille qui tombent sous le regard. «Il est ainsi plus facile de reconnaître les années durant lesquelles les enfants sont adoptés» ajoute t-elle.

Nous saluons les nounous et remercions la directrice de son accueil et sa bienveillance. Arrivés à l’hôtel, je n’ai qu’une idée en tête, lui donner une bain. Je sais, c’est saugrenu comme idée mais on dirait que cette purification permettra qu’elle soit entièrement mienne. Un peu comme si cette ablution mettra au rancart ses peines et misères antérieures. Je prends un soin fou à la dévêtir, j’examine son corps dans les moindres détails telle une détective cherchant l’indice ultime. Elle a une longue cicatrice sur le devant de la cuisse droite et une petite tâche de naissance au poignet gauche. Qu’a t-il bien pu lui arriver pour que sa chair soit ainsi meurtrie? Hormis ses boutons de varicelle, aucune autre distinction. Je suis en admiration devant son petit corps longiligne. Sortie du bain, je lui applique cette lotion que j’aime tant; celle qui sent le bébé. Elle me sourit et gazouille. Je lui enfile son petit pyjama; celui que j’ai acheté alors que je n’étais pas encore maman. Plus détendue dans les jours suivants, elle aime être dans nos bras. Elle dresse l’index pour nous indiquer vers quelle direction elle veut être conduite. Nous concluons l’adoption en nous rendant au registre de l’état civil où un juge atteste les documents que nous avons préparés.

Aujourd’hui, notre fille est une jeune femme accomplie dont nous sommes très fiers. Parfois, nous discutons de son adoption et comment nous avons su qu’elle avait été abandonnée, alors qu’elle avait à peine deux jours, dans une église avec un petit mot de son autre maman sur lequel il était inscrit : «Je prie Dieu de me pardonner mais c’est mieux pour elle. S’il vous plaît, prenez-en bien soin». Maya n’a pas encore ressenti le besoin de chercher sa mère biologique mais nous serons là pour l’aider si cela survient.

À chacun de ses anniversaires, je lui rappelle qu’une autre maman pense à elle et qu’à nous deux, elle et moi, nous avons formé un être merveilleux. Elle t’a donné la vie et des racines alors que moi je t’ai donné un nom, une éducation et de l’amour à profusion. Une chose m’apparaît toutefois certaine c’est que nous t’aimons toutes les deux à notre façon et que je la remercie du fond du coeur du geste qu’elle a posé par cette matinée du 16 janvier mille neuf cent quatre-vingt-quinze.

Aujourd’hui, je veux simplement te dire combien j’aime ta personnalité et ton sourire. J’aime ton engagement social et le fait que tu t’intéresses à ce qui se passe sur la planète. Tu es curieuse de ce qui t’entoure ce qui contribue à alimenter ton raisonnement. Tu es sensible aux plus démunis, aux défavorisés et ta soif de justice à leur égard démontre ta grande humanité. Déjà, toute petite, tu démontrais une vive réaction devant toutes les injustices de ce monde. Justice, équité, empathie sont des valeurs que nous t’avons enseignées.

Nous devions généralement user de persuasion pour te pousser à te dépasser et te faire prendre conscience que tu étais capable de surmonter tes craintes. Je me souviens nettement de ce jour où tu refusais de grimper sur ton vélo dont on venait d’enlever les petites roues. Comme il nous a fallu négocier! Et que dire de cette journée d’école pendant laquelle il y avait du patinage à l’horaire. La veille, tu m’avais dit comme ça, tout simplement, que tu ne voulais plus aller à l’école. Tu remettais en question l’idée qu’avait eue le professeur, de mettre le patinage à l’agenda. Comme disait si bien ta grand-mère, tu aurais pu vendre des igloos aux esquimaux! Fine négociatrice, tu étais! Toujours est-il, qu’aujourd’hui, tu sautes en parachute et rien ne t’arrête. Tu surmontes tes peurs et tu fonces.

L’école n’a jamais été facile pour toi. Tu devais bûcher pour atteindre les objectifs surtout en français. Nous t’avons fait suivre des cours privés pendant des années. Ton père et moi, nous nous disions que si tu obtenais ton diplôme de secondaire cinq, cela serait déjà un bel accomplissement tellement tu n’aimais pas l’école. Non seulement as-tu complété ton secondaire mais tu as terminé avec succès un DEC en génie électronique. Pendant toutes ces années, tu as appris que la persévérance payait. Toutes ces heures d’étude à ne pas abandonner ont fait de toi une personne plus forte qui ne renonce pas facilement. Après quelques années sur le marché du travail, insatisfaite, voilà que tu veux poursuivre tes études. Qui l’eût cru? Certainement pas nous!

Pas expressive, plutôt renfermée, il était difficile pour toi, d’exprimer tes émotions. Encore aujourd’hui, quelqu’un qui ne te connaît pas, aurait tendance à dire que tu es discrète voire même timide. Mon coeur de maman sait que sous cette carapace se cache toutefois un être fragile et émotif. Je sais que tu as besoin de te sentir parfaitement en sécurité avant de te confier. Ta confiance, tu ne l’accordes pas facilement. Par contre, une fois établie, elle nous montre un côté de toi qu’on ne soupçonnait pas. Ce petit côté givré que tu ne dévoiles qu’avec les personnes proches. Celui qui nous fait rire, celui qui transcende l’image, celui qui te rend locasse. Comme j’aime nos conversations! Puisses-tu conserver cette intelligence émotionnelle et cet instinct que tu as de bien cerner les gens! Rappelle-toi que de livrer ses émotions et de montrer sa vulnérabilité n’est pas un geste de faiblesse mais de force. N’aie jamais crainte de dire ce que tu penses et de pleurer. C’est apaisant de se libérer du poids de la tristesse et des émotions négatives.

Tu ne cesses de nous surprendre. De traîneuse en chef, tu es devenue maître du rangement. Lorsque nous allons chez toi, votre appartement est toujours bien rangé et propre. J’ai pourtant tellement chialé pour que tu ranges ta chambre quand tu étais adolescente. Les menaces que j’ai pu te faire!

J’aime ton autonomie et le fait que tu essaies différentes alternatives avant de demander de l’aide. Tu analyses, tu réfléchis et il est rare que tu n’aies pas déjà exploré les avenues possibles avant de soumettre un problème. Tu es responsable au point d’être parfois anxieuse devant les défis quotidiens. Parfois le fait de ne pas atteindre tes objectifs du premier coup signifie seulement que tu dois reculer pour mieux avancer. Tu dois te donner une chance et te montrer indulgente envers toi-même.

Eh oui, je l’avoue, j’ai aimé te mettre de belles petites robes et te faire des couettes. Cela n’a toutefois pas duré longtemps. Dès la maternelle, tu as décidé que c’était fini les robes.Tu ne t’es pas laissé faire! Tu voulais des pantalons! Tu m’as habituée, dès ton plus jeune âge, à considérer ton point de vue. Ta fougue, ton tempérament bouillant me stimulait à trouver des solutions rapides car tu ne te contentais jamais d’un simple oui ou non. Irrémédiablement, le « mais pourquoi? » suivait. Je me souviens de ce jour, tu avais environ trois ans, où tu nous avais dit : « On ne rit pas de Maya Cocoret » car tu étais incapable de prononcer correctement ton nom de famille. Je me souviens aussi de ta question : « Maman, c’est quoi un avocat? » . Après t’avoir expliqué, tu me servais constamment, devant nos désaccords : « Mon avocat, ton avocat et on règle ça devant le juge ». Tu démontrais déjà une grande perspicacité!

Aujourd’hui, à vingt-quatre ans, j’aime la femme que tu deviens. Ton père et moi, sommes fiers de toi. Ta détermination, ta persévérance, ta sensibilité font de toi une personne qu’il fait bon côtoyer. Je ne sais pas ce que te réserve la vie et si tu auras des enfants mais, peu importe ta route, continue ainsi. Tu es sur la bonne voie. Ose ta vie. Prends des risques et emprunte les chemins de traverses. Ils te feront réaliser que la vie n’est pas toujours une ligne droite et que c’est souvent en prenant les petits sentiers que tu fais des découvertes insoupçonnées et que parfois le détour amène les apprentissages les plus significatifs. Rappelle-toi aussi, et ça c’est le plus important, que nous sommes toujours là pour toi. Même si l’oiseau a quitté le nid, l’attachement et l’amour des parents est éternel.

Tu as en toi tout ce qu’il faut pour réussir et être heureuse.

Je t’aime plus que tout.

Maman
xxx

Chantal Lanthier

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5 réponses sur « Preciosa »

  1. Wow, ça me ramène en arrière :-). Je me souviens très bien de l’arrivée de Maya à l’aéroport. Personne ne l’aurait enlevé de vos bras LOL. Wow, déjà 24 ans … tu es resplendissante ma belle Maya.

    Beau partage, merci de nous faire si bien vivre tes émotions à travers une si belle plume. Je vous aime ☺

    Aimé par 1 personne

  2. Merci Chantal et Maya, c’est vraiment un beau cadeau de partager ce texte avec nous ! Pour ma part, je me souviens très bien de l’arrivée de votre belle petite fille, ce fut des beaux moments pleins d’émotions, que le temps passe vite! Bonne fête Maya xxx

    Aimé par 1 personne

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